Pourquoi retourner dix fois au même endroit vous fera progresser davantage qu'un voyage dans un lieu mythique
Pendant longtemps, j'étais persuadé que mes plus belles photographies m'attendaient ailleurs.
En Islande.
Aux Lofoten.
Dans les Dolomites.
Ou dans tous ces lieux qui font rêver les photographes de paysage.
Je passais des heures à regarder des images incroyables réalisées dans ces endroits. Elles étaient spectaculaires. Pleines de lumière et de couleurs.
À côté, les paysages proches de chez moi me semblaient presque banals.
J'avais la sensation d'être limité.
Je pensais sincèrement que si je voulais créer des images fortes, il me fallait forcément des paysages extraordinaires.
Avec le recul, je me rends compte que cette idée m'a fait perdre plusieurs années.
Car un beau paysage ne fait pas une bonne photographie.
Les lieux iconiques sont magnifiques… mais ils racontent rarement votre histoire
Ne vous méprenez pas, j'adore les lieux iconiques. S'ils sont devenus célèbres, c'est pour une bonne raison. Les paysages y sont souvent exceptionnels et je rêve moi aussi d'en découvrir beaucoup.
Le problème n'est pas le lieu.
Le problème, c'est notre manière de l'aborder.
Lorsque l'on arrive devant un paysage mondialement connu, notre regard est immédiatement attiré par ce qui impressionne le plus.
Le panorama.
La montagne.
La cascade.
Le coucher de soleil.
Et c'est normal.
Des milliers de photographes avant nous ont ressenti exactement la même chose. Alors, presque inconsciemment, nous nous installons au même endroit. Nous cadrons la même scène. Nous attendons la même lumière. Nous repartons avec une photographie qui ressemble beaucoup à celles que nous admirions avant même d'arriver.
Peut-être un peu différente.
Peut-être un peu moins réussie.
Mais rarement personnelle.
Ce n'est pas parce que nous manquons de talent. C'est parce que le lieu impose déjà une image dans notre esprit.
La plus grande frustration de mes débuts
Pendant longtemps, cette situation m'a frustré.
Je voyais tous ces paysages incroyables sur Internet et je me disais que je n'avais tout simplement pas la chance de vivre au bon endroit.
Je pensais que mes forêts, mes montagnes ou mon littoral n'avaient pas le même potentiel. J'attendais presque le prochain voyage pour réaliser une image importante. Pendant ce temps-là, je passais à côté de ce que j'avais sous les yeux. Je cherchais des paysages extraordinaires.
Je ne cherchais pas encore à développer mon regard.
La forêt qui m'a appris à photographier
Il y a une forêt, près de chez moi, qui a complètement changé ma manière de voir la photographie. La première fois que je m'y suis rendu, j'ai été émerveillé. Tout était beau, les arbres, les mousses, la lumière, l’atmosphère. J'étais persuadé que j'allais réaliser certaines des plus belles images de mon portfolio. La réalité a été tout autre.
Pendant près d'un an, j'y suis retourné régulièrement. À chaque sortie, je repartais frustré. Je trouvais cette forêt magnifique. Mais aucune de mes photographies ne retranscrivait ce que je ressentais sur place. Je ne comprenais pas.
Comment un lieu aussi fascinant pouvait-il produire des images aussi décevantes ?
À l'époque, je pensais que le problème venait du chaos de la forêt. Aujourd'hui, je sais que le problème venait de moi. Je regardais cette forêt comme on regarde un paysage. Alors qu'elle demandait une toute autre approche.
Elle m'obligeait à ralentir, à observer et à simplifier. À accepter que la photographie ne soit pas immédiatement évidente. Cette forêt ne m'a pas seulement appris à mieux photographier les arbres.
Elle m'a appris à regarder.
C'est probablement la photographie dont je suis le plus fier aujourd'hui, réalisée dans cette même forêt après des mois d'échecs, qui marque le véritable début de mon travail photographique.
Ce n'est pas parce que j'avais enfin trouvé le bon endroit.
C'est parce que j'avais enfin changé ma manière de l'observer.
Revenir, encore et encore
Depuis, j'ai compris quelque chose d'essentiel, chaque retour sur un lieu est différent. La lumière change, la météo change et les saisons transforment complètement le paysage.
Mais ce qui change le plus…
C'est vous.
Vous commencez à anticiper. À reconnaître les conditions qui fonctionnent. À remarquer des détails que vous ignoriez auparavant. À comprendre pourquoi certaines compositions marchent et pourquoi d'autres échouent.
Petit à petit, vous ne photographiez plus simplement un lieu.
Vous développez une relation avec lui.
Et cette relation nourrit votre regard bien plus qu'une succession de paysages spectaculaires.
Les lieux proches de chez vous sont vos meilleurs professeurs
Aujourd'hui, je suis convaincu que les endroits où l'on progresse le plus sont souvent ceux que l'on croit connaître par cœur.
Parce qu'ils nous obligent à être créatifs. Parce qu'ils ne peuvent pas compter uniquement sur leur beauté pour produire une image. Parce qu'ils nous forcent à observer davantage.
À expérimenter.
À échouer.
Puis à recommencer.
C'est exactement ce qui m'a permis de progresser.
Non pas en découvrant toujours plus de paysages.
Mais en découvrant toujours mieux ceux qui étaient déjà là.
Le plus beau voyage qu'un photographe puisse faire
Je rêve toujours de photographier les paysages qui m'ont fait aimer cette discipline. Et lorsque j'aurai l'occasion de les découvrir, je le ferai avec un immense plaisir.
Mais je n'attends plus ces voyages pour progresser.
Je n'attends plus un décor exceptionnel pour réaliser une photographie qui me ressemble. Car je sais désormais qu'une image forte ne naît pas d'un paysage spectaculaire.
Elle naît de la relation que le photographe construit avec ce paysage.
Et cette relation commence souvent… juste à côté de chez lui.
À lire ensuite
Dans le prochain article, nous quitterons les lieux pour nous intéresser aux images elles-mêmes. Pourquoi certaines photographies restent gravées dans notre mémoire alors que d'autres, pourtant techniquement irréprochables, s'oublient en quelques secondes ?